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NOTRE SÉLECTION DE POÈMES : Nina ŽIVANČEVIĆ

CERCLE CAUCASIEN


Alors ça recommence. Le cercle de craie caucasien
La ronde des derviches possédés et moi, l’intenable,
L’intouchable, qui pince encore toutes les cordes
Du départ quotidien, j’efface les frontières de toute patience,
Un clin d’œil à un comportement prétendu sensé …
J’observe le mouvement le plus secret de ma pensée
Je virevolte autour en cercles rapides comme un requin,
Tournoyant tel un épervier.
Les outrages, je les brise comme du verre en hurlant fort « ha, ha, ha »,
Je contrains les malveillants à blêmir,
Je verse quelque boisson forte, j’enfile des gants fins,
Je sors, calmement
Je rentre chez moi.

Nina ŽIVANČEVIĆ




SOUS LE SIGNE DE LA CYBER-CYBÈLE


(pour Alice Notley, poétesse américaine, née en 1945)

Je fus jadis cette femme camée qui
A enterré tant de maris
Certains d’entre eux furent empoisonnés par
Un excès de lumière un excès de bonheur mais aucun
Ne gagnait assez pour vivre
Pas plus qu’il ne m’aimait vraiment ? ils s’étaient tous
Amourachés de l’image de poétesse que je leur offrais ;
J’ai brisé cette image, petites miettes rejetées tour à tour,
J’ai sabordé ce navire cosmique bondé de spectres
De techno-robots qui se trouvaient sur le pont,
Hordes de monstres affamés ;
Ils rampent maintenant sur leurs tombes ;
J’ai dansé avec certains d’entre eux ;
Ne me mordez pas, ne me plantez pas un croc
Venimeux trop profond dans cette chair ne me crachez pas dessus
Ne vous badigeonnez pas si vite de chaux la lumière coule lentement
Les rats s’égaillent et nous nous fumons les mégots des derniers
Jours sur cette tombe fraîche ce limpide
Chapelet perd beaucoup de ses grains ;
Des fruits âpres te collent aux dents pour que tu me les montres
Que tu grimaces ou que tu souries ;
Moi pour te remercier je t’offre du chocolat
Inondé de tristesse de pâles flocons de neige ;
Vieil âge que seulement tu fasses un clin d’œil
Et se produit un miracle, et nous tombons tous
En transe dans quelque mollesse de corps disloqué
Dans le cri dément d’un babouin transpercé par
La lumière ses rides émigrent vers toi
Elles ont créé la longue dentelle de mon souvenir ;
Je t’avais dit reste, reste en moi ;
Voici : un poème et non l’aile vibrante
Cassée mais ensuite habilement recollée
En son absence

Nina ŽIVANČEVIĆ




ET TOUTES CES RENCONTRES …


Et toutes ces rencontres qui ressemblaient à de l’amour
Et tous ces entretiens exigeants qui suggéraient une amitié
Et toutes ces heures de solitude qui suggéraient l’éclat de la création
Et toutes ces vagues de névrose qui ressemblaient à un frémissement de l’intellect !
Et tous ces gribouillages qui passaient pour je ne sais quelle littérature immortelle !
Et toutes ces pompeuses déclarations ressemblant à la sagesse d’on ne sait qui
Et tous ces cris de désespoir qui évoquaient la folie d’on ne sait qui !
Et tous ces poèmes épars pareils à des diamants écrasés …
En fait, ce furent de véritables nuits de cristal, confirmation de ma
véritable existence et si je disparais,
elles seront les dernières à partir, et si je survis,
je les installerai rapidement dans une amnésie d’occasion

Nina ŽIVANČEVIĆ




AUCUNE CRÈME


Sur un visage n’estompera les rides
Des heures sans sommeil
L’accablement causé par l’inquiétude pour l’existence …

Aucun poème ne fera s’éloigner le son
De la sirène d’ambulance qui hurlait
Pendant qu’on évacuait depuis la place
de la Porte de Clignancourt un homme transi …

Aucune semence de sang-froid ne chassera la surprise sur le visage
De l’étudiant à qui j’ai dit : aujourd’hui il n’y a pas
De cours, dans la rue se gèlent les sans-logis …

Aucune couleur ne chassera
L’ombre d’un crépuscule rouge d’une toile
De Georges Grosz, l’obscurité est déjà tombée sur les cœurs de ceux
Qui espéraient beaucoup,
Mais c’est une certitude, et pas une espérance, qu’après l’hiver
Viendra le printemps, et les crèmes, et le fard de l’été,
Mais que pourrai-je, moi,
Que pourrai-je encore dire sur eux ?

Nina ŽIVANČEVIĆ




EN GLISSANT


En glissant
Sur le ventre de l’aventure
Nous touchons la pointe de la réalité
L’hiver sans la neige
Les oiseaux sans les cages
Les automobiles et les mille chauffeurs sans tête
La femme sans robe
Qui ajuste sa jarretière
Et le pont flottant sur le fleuve sans remords
Vêtue de ma vieille histoire
Assise dans la chambre sourde
À la porte grande ouverte
Il me parait brusquement évident
Que j’ai appris dans un certain parc
La langue des vipères et des écureuils

Et à l’instant où je les nourris
Je m’imagine comprendre
La façon de les rendre heureux….

Nina ŽIVANČEVIĆ




GUÉRISON


Tant de morts cet hiver :
Le laurier rose desséché, et aussi le rosier grimpant racorni,
Je n’ai même pas osé souffler sur une dent-de-lion,
La touffe de lavande jaunie, seul encore
Se maintient le jasmin d’hiver, mais aussi le cactus de ma chambre, bien sûr,
Et même les amis, les uns disparaissent, d’autres sont déjà partis
Mais certains se maintiennent, grâce à Dieu et au charme particulier de leur esprit,
D’aucuns ont trop vite, en une nuit, grandi et ainsi brusquement mûri,
Engloutis par quelque tristesse, tout comme moi,
Ah, désirer ardemment le retour du désir,
menu quotidien des poètes vieillis !

Nina ŽIVANČEVIĆ


Poèmes traduit du serbe par Ljiljana Huibner-Fuzellier
& Raymond Fuzellier


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