NOTRE SÉLECTION DE POÈMES : Georges FRIEDENKRAFT
Métissage
Pour mes enfants eurasiens
Ils m’ont dit que tes mains seraient
moitié sapin moitié rizière
aussi pâles que les bouleaux
aussi dorées que les volcans
Ils m’ont dit que tes dents seraient
moitié tigre moitié panthère
blanches et serrées comme un roc
dures et bleues comme un couteau
Ils m’ont dit que tes yeux seraient
moitié iris moitié jachère
les bourgeons d’un saule amoureux
la ride fleurie d’un ruisseau
Ils m’ont dit tout cela ma douce
moitié plaisants moitié sévères
ceux qui voulaient figer de mots
le caprice ailé de tes jeux
Mais n’en déplaise aux médecins
aux savants et aux infirmières
bébé tu es tout à la fois
tigre et mouton, iris et chêne
Un petit peu du riz d’orient
mais aussi le blé millénaire
un petit peu de sapin blond
mais aussi le bois noir des îles
Il n’est rien de plus chatoyant
et je le sais comme ta mère
que deux pays deux horizons
deux peaux deux sangs qui se mélangent
Enfant tu es tout à la fois
ce qu’ils ont dit et le contraire
Georges FRIEDENKRAFT
Sur les chemins de Saintonge
pantouns malais (1)
Pour ma femme malaisienne
Dans les haies de Haute Saintonge
dorment les loirs des églantiers
Clignant de l’oeil la lune songe
à y installer ses quartiers
La gerbe d’eau des libellules
dans le ruisseau sait murmurer
Ton réveil quand la chouette hulule
ponctue tes rêves délurés
Pour égrener la nuit ses notes
l’horloge donne tout son coeur
L’imaginaire est antidote
des ruminements du malheur
Sur les sentiers brillent les mûres
et les baies noires des sureaux
Toute la vie est aventure
que l’on doit croquer sans accroc
La limace sous les oronges
évite un soleil étouffant
Les chemins de Haute Saintonge
te font redevenir enfant
Georges FRIEDENKRAFT
(1) Les pantouns (et non pantoums) malais sont en général des quatrains où les deux premiers vers décrivent une observation commune et les deux derniers une pensée plus générale.
Une souris grise
Petite souris
coquine coquine
quand je suis au lit
trottine trottine
trottine trottine
et dans ma cuisine
saute à ma plancha
mutine mutine
fait des entrechats
et parfois rigole
frivole frivole
se déguisera
pour faire la folle
met un masque à rats
un son dans la nuit
quenottes quenottes
souris en émoi
en faisant du bruit
en rongeant des noix
grignote grignote
coquine coquine
quand toi tu trottines
ronges mes trésors
pilles ma cuisine
croques mes tartines
moi je me rendors !
Georges FRIEDENKRAFT
Haïkus
Si la pluie le pousse
l’escargot grimpe à son pas
la fourche du buis
Pourquoi d’être saule
pleurerais-je ? le chat miaule
aux rides de l’eau
Ton regard m’a plu
ton rire fond dans ma bouche
entre miel et mots
Ma bibliothèque
ce sont mes livres d’école
et les champs de blé
En quatre saisons
les chatons se font châtaignes
belle floraison !
Visages d’Asie
aux pommettes comestibles
lisses comme un lac
Nos étirerons
le soutien-gorge de l’aube
indéfiniment
Dans la pluie d’automne
sur le clavecin de loutres
rien que des bémols !
Georges FRIEDENKRAFT
Douleur féline en partage
En souvenir de la chatte de mon grand-père
Pour s’être saoulées de luzernes
les brebis se sont endormies
la lune a fait taire la ferme
même les grillons se sont tus
sous les fleurs des légumineuses
ou sous les dômes de fourmis
toute la campagne est dormeuse
la nuit a sécrété ses toiles
comme une araignée à l’affut
le village est baigné d’étoiles
entre Véga et Bételgeuse
Dans l’écurie discret recoin
Inaccessible inattendu
vers la douce chaleur du foin
tassé sous les pierres des auges
qui sent bon le seigle moulu
la digitale et le colza
la fleur de mélisse et la sauge
l’entrée est réservée aux chats
C’est là à l’abri des regards
qu’elle a voulu donner naissance
à quatre délicieux petits
hors de portée des grands blafards
de leurs deux pattes leur violence
de leurs bâtisses leurs bâtons
c’est là qu’elle posé son nid
là qu’elle rêve en permanence
en ronronnant à l’unisson
avec quatre amas de poil gris
la vie est douce en leur présence
le paradis c’est mes chatons
L’allaitement fut réussi
ce sont vraiment des enfants sages
pourtant il a fallu sortir
les jours passent comme mirages
les petits ont beaucoup grossi
il est temps d’affronter l’orage
il faut quitter notre palais
vers les grands blafards et quérir
pitance pour les tout petitsp
our eux quelques lapées de lait
ou ces doux chatons vont mourir
Chez les blafards pas de clémence
seul importe l’appât du gain
à la ferme un seul chat suffit
point de lait et point de pitance
à des estomacs sans profit
sur la tête un coup de burin
et les petits chatons sont morts
la vache rumine en silence
les brebis sont indifférence
le regard rongé de remords
la chatte erre sur le purin
nul ne partage sa souffrance
Georges FRIEDENKRAFT (CMC, 2021, N0 7(2)
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